10/05/2015

Qui a gagné Waterloo ? Napoléon 2015

Qui a gagné.jpgUn ouvrage de Dimitri Casali  (1960-  ) Historien (Sorbonne) spécialiste du Premier Empire  est directeur de collection dans la presse et l’édition.
 
Si la victoire décisive des armées anglo-prussiennes sur les troupes françaises est un fait, une majorité de personnes reste pourtant persuadée que c'est Napoléon qui a remporté la bataille. Dès lors l'auteur s'interroge : mais qui a vraiment gagné Waterloo ? Et si la défaite n'en avait pas été une ?
 
Ci-dessous la préface de  "Qui a gagné Waterloo ? - Napoléon 2015" 

"Pourquoi, de toutes les batailles que Napoléon a livrées, la plus célèbre est-elle celle qu'il a perdue ? « Waterloo, Waterloo morne plaine comme une onde qui bout dans une urne trop pleine. » Certes, Victor Hugo et les poètes romantiques ont contribué à forger cette renommée internationale, mais Waterloo reste dans notre mémoire collective comme une glorieuse défaite, sans conteste la plus spectaculaire bataille de toute l'épopée napoléonienne. Les exploits héroïques des derniers carrés de la Garde impériale, combattant jusqu'à leur dernier souffle, sinon pour la victoire du moins pour l'honneur, y sont pour beaucoup. 

 

Mais 1815, c'est aussi la fin d'un monde, le moment où s'achève le rêve tricolore d'hégémonie européenne inauguré sous le règne de Louis XIV. Depuis 1643 et la victoire de Rocroi, la France occupait le premier rang des puissances mondiales. Et, dans la boue de Waterloo, au coeur d'un ultime combat, la « Grande Nation » passe la main. C'est un tournant historique majeur.

Les raisons de la défaite sont généralement attribuées à l'infériorité numérique des Français, aux erreurs des lieutenants de Napoléon, au maréchal Grouchy notamment, voire aux circonstances ou à la malchance. Pour autant, le nom de la débâcle est devenu emblématique. 

N'est-ce pas le lieu, l'endroit, l'heure où Napoléon a rendez-vous avec son destin ? Ce désastre ultime, l'Empereur le porte en lui comme un héros de tragédie. Condamné à la guerre, un engrenage fatal le conduit ici, à 20 kilomètres au sud de Bruxelles, endroit où la fortune l'abandonne définitivement, à deux pas de Fleurus où, le 26 juin 1794, les armées de la Révolution avaient remporté une victoire décisive sur les forces coalisées de la vieille Europe monarchique. Waterloo signe la fin d'une tragédie en trois actes qui se joue depuis vingt ans, la lutte à mort entre le vieux monde et le nouveau. Napoléon, héritier de la Révolution, devenu l'Empereur avait enivré la France de ses victoires, comme Victor Hugo le dit si bien dans le vers : « Cet homme étrange avait comme enivré l'histoire. » Si les Français l'ont longtemps suivi – car jamais un homme ne fait de grandes choses sans le consentement tacite de la majorité du peuple –, cette fois ils sont épuisés. Car Napoléon ne s'arrête jamais. Une ambition plus forte que lui le dévore. Il brûle en lui comme un défi perpétuel au passé, à l'Ancien Régime. Et là, l'Empereur s'écroule. Mais sa gloire en ressortira grandie.

Car la tragédie de Waterloo contribue à faire taire toutes les haines ; même celles de ces anciens ennemis, tel Wellington qui, vieillissant, fera installer un musée dans sa propre maison et passera des heures silencieux devant le buste de l'Empereur. Depuis l'Antiquité,comme il arrive parfois sur les champs de bataille, la tragédie transforme l'Histoire en légende. Dans son cas, le mécanisme joue à plein. Tout peuple, en Europe, considère Napoléon à la fois comme son tyran et son libérateur. Son destin fulgurant fait toujours rêver les hommes, qu'ils soient amis ou ennemis. Et son mythe finit par appartenir à tout le monde et sa gloire par être universelle.

Paradoxalement, dans la mémoire collective, cette bataille de Titans n'entame en rien le prestige de Napoléon. Bien au contraire même, elle contribue à grandir sa légende. Napoléon est clairement le héros de cette journée et le triomphe final – sa défaite – est le sien. Victor Hugo affirme : « Le nom grandit quand l'homme tombe. » C'est sa chute qui le fait grand ; elle est sa rédemption. La défaite ne détruit pas le mythe, au contraire elle le sanctifie. Par quel miracle ? Comment a-t‑il fait pour, après ce désastre fatal, devenir plus populaire que lors de ses innombrables victoires ? Qui se souvient aujourd'hui d'Ulm ou de Friedland alors que tout un chacun connaît Waterloo ?

Ce nom qui sonne comme un coup de tonnerre est devenu un enjeu de mémoire. Le champ de bataille, haut lieu du tourisme belge, est visité autant pour les actions d'éclat qui s'y sont déroulées que pour les monuments qui les commémorent. Deux cents ans exactement après la victoire des troupes coalisées contre la France, une majorité des 180 000 touristes qui viennent voir ce site (et c'est bien le plus étonnant) est persuadée que c'est Napoléon qui a remporté Waterloo…Idem pour les enfants de Grande-Bretagne convaincus – ce qui désole leurs enseignants – que ce fut une défaite pour leur pays… comme nous l'a confirmé un professeur de l'université de Reading. En étudiant au plus près la genèse, le déroulement de cette « mère de toutes les batailles », et en m'interrogeant sur ses conséquences, j'ai été amené à me poser la question : Mais qui a vraiment gagné à Waterloo ?

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